Il fait toujours nuit lorsque je rentre aux conteneurs,
marchant lentement, prenant mon temps pour ne pas penser à la clé qui tourne et
qui ouvre sur un rectangle d’espace vide et silencieux. Mes chaussures trainent
sur le béton et de temps en temps un vélo me dépasse, un crissement que
j’entends venir de loin et je me retourne instinctivement, m’attendant toujours
à voir un ami, un compagnon à qui faire un signe de main – mais ce sont des
inconnus qui passent, la lampe de leur guidon traçant un sillon lumineux dans
l’obscurité. Alors je me recroqueville intèrieurement, déçue comme toujours, et
je reprends mon chemin de fourmi, pas à pas, sachant qu’il faut rentrer mais ne
désirant rien d’autre que de marcher ainsi à l’infini sans jamais arriver, sans
jamais devoir me poser. Je ne peux visualiser ce qui m’attend sans un nœud dans
le ventre – la vaisselle, le ménage, la lessive, les rédactions, exposés,
compositions, exercices – et je préfère m’arrêter et regarder un moment les
étoiles sur le bassin.
Tout est si immobile,
si calme, si plat. L’eau semble solide tant elle reflète avec précision les
hangars faiblement éclairés de lampadaires, la coque d’un bateau, un rayon de
lune. Seul le vent – une brise salée et amère, un souffle de la mer lointaine –
joue avec des papiers perdus par les passants sur les quais déserts.
Qu’attends-je ainsi, plantée sans bouger devant cette eau
noire, quel espoir me torture encore ? Le bassin muet ne peut rien pour un
cœur coulé. Inconsciemment je prie pour un bonheur qui m’échappe, pour une vie
qui passe sans que je puisse la suivre, pour un chagrin sans raison qui se perd
lorsque je tente de le poser sur papier. Je ne prie vers aucun dieu –
simplement je demande au destin de m’accorder un moment d’oubli et de repos, un
rire franc, des moments simples et heureux.
Et puis le froid me glace et mes mains se crispent dans un
frisson sur la courroi de mon sac…mieux vaut partir, trop de choses à faire,
trop de choses à penser. Même un paysage aussi paisible ne peut me donner la
tranquillité à laquelle j’aspire. Je détourne les yeux de ces étoiles, de ces
lumières lointaines et illusoires et tête basse, je reprends mon chemin à
travers les champs de verre brisé, les piles de gravats et de cailloux dans
lesquels je donne des coups de pieds machinals. Quelques fois, je m’étonne
devant un morceau de carrelage ou de brique atterrit là on ne sait comment mais
ce soir on ne voit plus rien – il est tard, l’ombre des lampadaires forme des
barreaux sur le sol inégal et je fais des écarts pour éviter les flaques de
boue, les bosses de terre, les restes de repas.
Là bas brille une lumière orangée, et la masse des
conteneurs empilés comme des cages à poules surgit de l’obscurité. La feraille,
les angles droits, les côtés parallèles et puis cette tour absurde, creuse,
illuminée de néons bleus. Non, mon phare dans la nuit n’est pas cet empilement
de cubes stérile, un vain espoir de décoration, mais la petite lampe de sel qui
brille au troisième étage et puis les autre lumières derrière les larges fenêtres,
faibles ou fortes qui concurrencent les étoiles par leur clarté. Ils ne dorment
pas, me dis-je, et je me sens soudain moins seule.
Personne ne m’attend si ce ne sont ces lumières et seules
elles me donnent le courage de rentrer, de franchir cette grille de prison,
d’affronter les marches qui tremblent sous mes pieds, la solitude de mon
conteneur. De là-haut je domine le panorama d’usines scintillant d’étoiles
terrestres, des hectares d’illuminations, de pointillés rayonnant sur
différentes longueurs – mais rien ne brille plus fort, ni plus chaud dans mon
cœur que la présence invisible de tous ceux qui m’entourent, derrière rideau
tirés ou fenêtres claires, et que je verrai sûrement demain matin, aussi
fatigués que moi par leurs nuits d’hésitation sans sommeil.
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