Sunday, June 3, 2012

Lumière dans la nuit


Il fait toujours nuit lorsque je rentre aux conteneurs, marchant lentement, prenant mon temps pour ne pas penser à la clé qui tourne et qui ouvre sur un rectangle d’espace vide et silencieux. Mes chaussures trainent sur le béton et de temps en temps un vélo me dépasse, un crissement que j’entends venir de loin et je me retourne instinctivement, m’attendant toujours à voir un ami, un compagnon à qui faire un signe de main – mais ce sont des inconnus qui passent, la lampe de leur guidon traçant un sillon lumineux dans l’obscurité. Alors je me recroqueville intèrieurement, déçue comme toujours, et je reprends mon chemin de fourmi, pas à pas, sachant qu’il faut rentrer mais ne désirant rien d’autre que de marcher ainsi à l’infini sans jamais arriver, sans jamais devoir me poser. Je ne peux visualiser ce qui m’attend sans un nœud dans le ventre – la vaisselle, le ménage, la lessive, les rédactions, exposés, compositions, exercices – et je préfère m’arrêter et regarder un moment les étoiles sur le bassin.

 Tout est si immobile, si calme, si plat. L’eau semble solide tant elle reflète avec précision les hangars faiblement éclairés de lampadaires, la coque d’un bateau, un rayon de lune. Seul le vent – une brise salée et amère, un souffle de la mer lointaine – joue avec des papiers perdus par les passants sur les quais déserts.
Qu’attends-je ainsi, plantée sans bouger devant cette eau noire, quel espoir me torture encore ? Le bassin muet ne peut rien pour un cœur coulé. Inconsciemment je prie pour un bonheur qui m’échappe, pour une vie qui passe sans que je puisse la suivre, pour un chagrin sans raison qui se perd lorsque je tente de le poser sur papier. Je ne prie vers aucun dieu – simplement je demande au destin de m’accorder un moment d’oubli et de repos, un rire franc, des moments simples et heureux.

Et puis le froid me glace et mes mains se crispent dans un frisson sur la courroi de mon sac…mieux vaut partir, trop de choses à faire, trop de choses à penser. Même un paysage aussi paisible ne peut me donner la tranquillité à laquelle j’aspire. Je détourne les yeux de ces étoiles, de ces lumières lointaines et illusoires et tête basse, je reprends mon chemin à travers les champs de verre brisé, les piles de gravats et de cailloux dans lesquels je donne des coups de pieds machinals. Quelques fois, je m’étonne devant un morceau de carrelage ou de brique atterrit là on ne sait comment mais ce soir on ne voit plus rien – il est tard, l’ombre des lampadaires forme des barreaux sur le sol inégal et je fais des écarts pour éviter les flaques de boue, les bosses de terre, les restes de repas.

Là bas brille une lumière orangée, et la masse des conteneurs empilés comme des cages à poules surgit de l’obscurité. La feraille, les angles droits, les côtés parallèles et puis cette tour absurde, creuse, illuminée de néons bleus. Non, mon phare dans la nuit n’est pas cet empilement de cubes stérile, un vain espoir de décoration, mais la petite lampe de sel qui brille au troisième étage et puis les autre lumières derrière les larges fenêtres, faibles ou fortes qui concurrencent les étoiles par leur clarté. Ils ne dorment pas, me dis-je, et je me sens soudain moins seule.

Personne ne m’attend si ce ne sont ces lumières et seules elles me donnent le courage de rentrer, de franchir cette grille de prison, d’affronter les marches qui tremblent sous mes pieds, la solitude de mon conteneur. De là-haut je domine le panorama d’usines scintillant d’étoiles terrestres, des hectares d’illuminations, de pointillés rayonnant sur différentes longueurs – mais rien ne brille plus fort, ni plus chaud dans mon cœur que la présence invisible de tous ceux qui m’entourent, derrière rideau tirés ou fenêtres claires, et que je verrai sûrement demain matin, aussi fatigués que moi par leurs nuits d’hésitation sans sommeil. 

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